Des migrants à Cancale.                                   « On a fait notre boulot. »

Lorsqu’en mars 2016, le maire de Cancale, Pierre-Yves Mahieu, annonça à la population que la Préfecture d’Ille et Vilaine avait réquisitionné l’ancien hôpital pour recevoir 60 migrants venus de la jungle de Calais, les réactions ne se sont pas fait attendre. « Déjà on manque de logement, on n’a pas de travail, il va y avoir des incidents, … ». Mais le maire, de droite, a tenu bon face aux invectives. 

Ainsi, Cancale, comme de nombreuses villes de l’ouest, a accueilli 57 hommes de 17 à 35 ans venus d’Irak, d’Afghanistan, d’Erythrée, du Soudan et d’ailleurs, pendant 3 mois avant qu’ils ne soient dirigés vers des Centres d’Accueil et d’Orientation(CAO) afin de poursuivre les démarches de régularisation ou de retourner- selon les accords européens de Dublin- vers les pays qui, en premier lieu, les avaient reçus.

La Bretagne, à cette occasion, renouait avec une longue tradition d’accueil des réfugiés. A titre d’exemple, entre 1937 et 1939, plus de 28.000 espagnols fuyant le régime franquiste furent pris en charge sur la terre bretonne ( sur un total de 400.000 sur l’ensemble du territoire !), dans des conditions, parfois il est vrai sordides, comme au camp de Verdun à Rennes, le plus souvent avec d’énormes efforts de solidarité comme à Saint Brieuc où l’une des chevilles ouvrières de l’organisation fut l’écrivain Louis Guilloux, ami d’Albert Camus.

Cancale est une bourgade de 5 000 âmes, renommée pour ses huitres, ses moules, le port de la Houle d’où, jadis, partaient les marins pour Terre-Neuve. Une ville secrète, attachée à ses traditions, des habitants au caractère trempé, à priori peu ouverts à l’étranger, ici «  les hors venus », comme on dit de ceux qui ne sont pas originaires de la région, le demeurent toute leur vie.

Oubliez la renommée. Aussitôt la décision préfectorale connue, un collectif d’accueil s’est mis en place regroupant plus de 100 personnes et une quinzaine d’associations avec pour seul objectif  de recevoir dignement ces personnes et de les accompagner lors de leur séjour.

Un groupe de médecins retraités, d’infirmières, de kinésithérapeutes, fut constitué afin de répondre aux besoins de santé sans que l’offre de soins locale, parfois en limite de rupture, ne soit grevée par la présence des migrants. Se forma une équipe d’interprètes bénévoles, des arabophones de la région, on trouva même à Cancale une personne parlant le persan. Enfin, d’anciens enseignants dispensèrent des rudiments de français. 

A rencontrer ceux qui se sont mobilisés, on découvre que leur qualité première fut la discrétion. Nulle manifestation ostentatoire type « pot d’accueil », aucune interview dans la presse, tous se sont mobilisés pour que cette cinquantaine d’hommes, arrivés épuisés et perdus, se fondent dans le paysage de la ville le plus naturellement possible. Au début, ces réfugiés n’osaient pas aller vers la population. Parfaitement informés, méfiants, ils savaient le venin instillé en France par l’idéologie du Front National. Les bénévoles les ont accompagnés chez les commerçants, leur ont appris les formules de politesse, leur ont proposé d’intégrer les clubs sportifs, lors du carnaval de juin, ils étaient là, attentifs et surpris. Certains ont aidé dans les restaurants, un tailleur de profession s’est proposé pour les retouches à la bourse aux vêtements. On pourrait multiplier les exemples d’une relation tranquille, d’une transition sans problème entre les craintes du début et la banalité de la présence de ces hôtes de passage.

La coordination Etat-mairie-bénévole n’est pas pour rien dans cette affaire, les modalités d’accueil furent pensées en étroite collaboration. Parmi les soutiens à cette action, nombre de personnes âgées que l’on aurait cru les plus hostiles, apportèrent leur contribution. Les propositions d’aide se multiplièrent, sans bruit, des solidarités inédites comme allant de soi. Il faut souligner que, fin juillet, une charte a été signée entre l’Etat et les associations pour harmoniser la prise en charge des réfugiés dans les 148 CAO de France.

Les cancalais ont accepté la présence des réfugiés par évidence : « Ils avaient besoin d’aide, on a fait notre boulot. » Ils ont des interrogations sur l’émigration, mais on ne laisse pas tomber quelqu’un qui frappe à la porte.

L’un arrivait du Kirghizstan où il était menacé à la fois par Daech et les autorités, un autre était électricien à Kaboul, poursuivi par les talibans, un autre ingénieur chimiste à Bagdad, un garagiste soudanais torturé à la place d’un autre…. Au-delà des questions économiques et politiques, les bénévoles l’attestent aujourd’hui, « Ils ont été et sont une chance. Ils nous ont obligés à voir plus large, à sortir de nos petits problèmes. » Ces personnes ont été d’une correction exemplaire, n’en déplaisent à ceux qui voyaient des hordes de barbares faisant fuir les touristes amateurs d’iode et d’huitres. « Si beaucoup réagissent mal, c’est la faute de la télévision. », confie le cafetier de la place de la mairie.

Le collectif aujourd’hui demeure, il suit toujours ceux qui sont passés à Cancale et se dit prêt demain à réitérer son action. Les installations dans les bâtiments de l’hôpital sont restées, les restaurateurs qui ont fournis les repas- les cuisines de l’hôpital étant inutilisables- sont à nouveau volontaires, et, la population cancalaise, forte de cette première expérience, ne trouverait rien à redire. 

Cancale n’a pas à être montée au pinacle, dans de nombreuses villes, les accueils de ce type se multiplient. On en parle peu car ce n’est pas politiquement correct. Les gens font ce qu’ils ont à faire sans d’autres formes de commentaires. Tout est affaire de pédagogie, d’accompagnement de l’Etat et des municipalités, la solidarité suit.

En 1940 selon Serge Klarsfeld, la France comptait 330.000juifs, 80.000 furent arrêtés et déportés. Dans un pays profondément antisémite avant-guerre, sous un régime fasciste à la botte de l’occupant nazi, 250.000 juifs furent sauvés par les français car, tels les gens de Cancale ou d’ailleurs, ils ont agi parce que tout autre attitude leur était impossible.

Au pays des Droits de l’Homme, la générosité court toujours au- delà des discours et des outrances. Elle ne se proclame pas, mais elle fait, redonnant au mot fraternité ses lettres de noblesse malgré les avatars du temps. 

 

 

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